Dorothy Fieldman Fraiberg, fondatrice de Musique de chambre Allegra.

Tout commence par une façon de voir, une philosophie : la conviction que la musique est un besoin pour tous. Vraiment tout le monde, les jeunes, les vieux, et surtout ceux qui ne peuvent s’offrir un billet d’opéra à deux cents dollars ! La musique de chambre, plus intime et méditative, est le meilleur médium pour répondre à ce besoin.

C’est pour cela que j’ai créé la série Musique de chambre Allegra… on connaît la suite : depuis 36 ans, six fois par année, de fantastiques musiciens montréalais se rassemblent pour offrir au public la musique de chambre qu’ils préfèrent. Et le public entend tout ça gratuitement.

Un 37e anniversaire, ça compte dans la vie d’un organisme. Dorothy Fieldman Fraiberg, la pianiste du groupe et sa fondatrice, réfléchit à tout ce qui est arrivé depuis 36 ans et pense à l’avenir. Assise à son Steinway, dans son salon qui sert aussi de salle de répétition, elle affirme qu’après toutes ces années et tous ces concerts, rien n’a changé vraiment : l’enthousiasme et le désir de partager cet amour pour la musique de chambre sont demeurés intacts.

« Les concerts Allegra sont toujours de haut niveau; nos musiciens occupent les premières chaises de l’Orchestre Métropolitain et de l’OSM. Et même si nous fonctionnons toujours sans aide gouvernementale, nos concerts sont toujours gratuits. »

Dans notre monde où le soutien aux arts est plutôt rare, réussir à rassembler des musiciens de si haut calibre sans faire payer de billet n’est pas une mince affaire ! « Nos donateurs sont généreux, dit Mme Fraiberg, assez pour nous permettre, année après année, d’engager sans restrictions 40 musiciens qui jouent sept programmes. » Le groupe tient aussi un gala en ouverture de saison.

L’intérêt pour les concerts Allegra ne se dément pas. Le public se presse aux portes de la salle Redpath de l’Université McGill. Mme Fraiberg n’en est pas peu fière; le répertoire de chambre est souvent négligé par les diffuseurs de musique qui accordent une bien plus grande place à la musique symphonique et à l’opéra.

Un quatuor à cordes ou un quintette à vent n’ont peut-être pas la même force d’attraction ou le même impact sonore qu’un orchestre symphonique, mais le rapport d’intimité entre les musiciens d’un petit ensemble rejoint ultimement le public de manière tout aussi significative. Les regards, les respirations, les signes de tête ou de bras, même les haussements de sourcil, tout contribue à faire vivre cette musique!

Dans un petit ensemble, chaque note revêt une importance capitale et, à la fin, ce qui distinguera une simple lecture d’une exécution de grand art réside dans la finesse des détails : un rubato bien placé, un changement de couleur à la fin d’une phrase ou un habile diminuendo al niente, tous ces détails participent à la magie de l’exécution.

Un concert de musique de chambre permet de vivre l’authentique plaisir de faire de la musique. « Quand les gens assistent à un concert de musique de chambre et constatent le lien qui unit les musiciens entre eux et au public, ils réalisent que quelque chose de très spécial s’est produit et qu’ils y ont pris part! »

Le répertoire est vaste; il y aurait de quoi remplir la série en ne programmant que des œuvres des grands compositeurs du 19e siècle (Mozart, Schubert, Beethoven, Brahms), mais Mme Fraiberg s’enorgueillit de faire découvrir au public des trouvailles dénichées dans le catalogue de compositeurs négligés aussi bien que les œuvres de compositeurs canadiens ou contemporains. Elle ajoute : « Grâce à la gratuité des concerts, Allegra s’est conquis un public fidèle et peut offrir aux musiciens la liberté du choix du répertoire; cela passe avant la vente de billets. »

« C’est un vrai privilège, dit-elle, car pour les musiciens, il n’y a rien de tel que de jouer une musique qu’ils aiment. Le public offre son écoute, et Allegra, sa passion. En fin de compte, c’est ça la musique de chambre : un partage. »